Cessez d'être gentil, soyez vrai - Thomas d'Ansembourg
03/02/2004
INTRODUCTION Je nai pas despoir de sortir par moi-même de ma solitude. La pierre na pas despoir dêtre autre chose que pierre, mais en collaborant elle sassemble et devient Temple.
Antoine de Saint-Exupéry
Jétais un avocat gentiment et très poliment déprimé et démotivé. Aujourdhui, janime avec enthousiasme conférences, séminaires et entretiens daccompagnement. Jétais un célibataire terrifié par lengagement affectif, comblant sa solitude par lhyperactivité. Aujourdhui, je suis marié, père et comblé. Je vivais dans une tristesse intérieure bien dissimulée mais constante, je me sens aujourdhui empli de confiance et de joie.
Que sest-il passé ?
Jai pris conscience quen ignorant mes propres besoins depuis longtemps je me faisais violence et que javais tendance à reporter cette violence sur la tête des autres. Jai accepté que jai des besoins, que je peux les écouter, les différencier, établir entre eux des priorités et en prendre soin moi-même plutôt que de me plaindre du fait que personne ne sen occupe. Toute lénergie que je consacrais auparavant à me plaindre, à me révolter et à être nostalgique, je lai ainsi petit à petit rassemblée, recentrée pour la mettre au service de la transformation intérieure, de la création et de la relation. Jai également pris conscience et accepté que lautre a lui aussi des besoins, et que je ne suis pas forcément la seule personne compétente et disponible pour les satisfaire.
Le processus de communication non violente a été et continue dêtre pour moi un guide éclairant et rassurant dans la transformation que jai entreprise et je souhaite quil puisse éclairer et rassurer le lecteur dans la compréhension de ses propres relations, à commencer par celle quil entretient avec lui-même.
Par ce livre, je veux donc illustrer le processus que Marshall Rosenberg1 a mis au point dans lesprit et la ligne de pensée des travaux de Carl Rogers. Les personnes qui connaissent les ouvrages de Thomas Gordon y retrouveront également des notions familières. Je veux ainsi témoigner de ma confiance que si chacun dentre nous acceptait dobserver sa propre violence, celle quil exerce souvent inconsciemment et très subtilement sur lui-même et sur les autres souvent dailleurs avec les meilleures intentions du monde et prenait soin de comprendre comment elle senclenche, chacun de nous se donnerait loccasion de la désenclencher, de la désamorcer. Chacun pourrait ainsi contribuer à créer des relations humaines plus satisfaisantes entre des êtres humains à la fois plus libres et plus responsables deux-mêmes.
Marshall Rosenberg appelle son processus la communication non violente (CNV). Jen parle moi-même comme de la communication consciente et non violente. La violence est en effet la conséquence de notre manque de conscience. Si nous étions intérieurement plus conscients de ce que nous vivons vraiment, nous trouverions avec plus daisance loccasion dexprimer notre force sans nous agresser mutuellement. Je crois quil y a violence dès que nous utilisons notre force non pour créer, stimuler ou protéger mais pour contraindre, que la contrainte sexerce sur nous-même ou sur les autres. Cette force peut être affective, psychologique, morale, hiérarchique, institutionnelle. Ainsi, la violence subtile, la violence en gants de velours, particulièrement la violence affective, est infiniment plus répandue que la violence qui se manifeste par des coups, des crimes et des insultes, et elle est dautant plus dangereuse quelle nest pas nommée.
Si cette violence nest pas nommée, cest quelle sinsinue dans les mots mêmes que nous employons innocemment tous les jours. Elle est véhiculée dans notre vocabulaire quotidien. En effet, nous traduisons notre pensée et donc notre conscience principalement par le véhicule des mots. Nous avons dès lors le choix de faire circuler notre pensée et notre conscience par des mots qui divisent, opposent, séparent, comparent, catégorisent ou condamnent, ou par des mots qui rassemblent, proposent, réconcilient et stimulent. Ainsi, en travaillant notre conscience et notre langage, nous pouvons les déparasiter de ce qui brouille la communication et génère la violence quotidienne.
Les principes de la communication non violente ne sont donc pas neufs. Depuis des siècles, ils font partie de la sagesse du monde, cette sagesse si peu mise en pratique, sans doute parce quelle semble souvent peu pratique. Ce qui me paraît nouveau et dont jai loccasion de vérifier chaque jour laspect très pratique, cest larticulation du processus proposé par Marshall Rosenberg.
Dune part il y a larticulation dans le langage des deux notions connues de communication et de non violence. Ces deux notions et les valeurs quelles portent, pour attirantes quelles soient, nous laissent souvent un sentiment dimpuissance : est-il possible de toujours communiquer sans violence ? Comment, dans nos échanges, rendre concrètes, palpables et efficaces ces valeurs auxquelles tout le monde adhère en pensée : le respect, la liberté, la bienveillance mutuelle, la responsabilité ?
Dautre part il y a larticulation dans notre conscience des éléments et des enjeux de la communication. Par ce processus en quatre points, nous sommes invités à prendre conscience que nous réagissons toujours à quelque chose, à une situation (cest le point 1, lObservation), que cette observation suscite toujours en nous un sentiment (cest le point 2), que ce sentiment correspond à un besoin (point 3) qui nous invite à formuler une demande (point 4). Cette méthode est basée sur la constatation que nous nous sentons mieux lorsque nous voyons clairement ce à quoi nous réagissons, lorsque nous comprenons bien tant nos sentiments que nos besoins et lorsque nous parvenons à formuler des demandes négociables en nous sentant en sécurité de pouvoir accueillir la réaction de lautre, quelle quelle soit. Cette méthode est également basée sur le constat que nous nous sentons mieux lorsque nous voyons clairement ce à quoi lautre se réfère ou réagit, lorsque nous comprenons bien ses sentiments et besoins, et entendons une demande négociable qui nous laisse la liberté de ne pas être daccord et de chercher ensemble une solution qui satisfasse les besoins des deux parties, pas lune au détriment de lautre, pas lautre au détriment de lune. Ainsi, au-delà dune méthode de communication, la communication non violente permet un art de vivre la relation dans le respect de soi, de lautre et du monde alentour.
À lère de linformatique, de plus en plus de gens communiquent de plus en plus vite et de plus en plus mal ! De plus en plus de personnes souffrent de solitude, dincompréhension, de la perte de repères et du manque de sens. Les préoccupations dorganisation et de fonctionnement sont encore largement prioritaires par rapport au souci de la qualité de nos relations. Il est urgent dexplorer dautres façons dêtre en relation.
Nous sommes nombreux à nous sentir fatigués de notre incapacité à vraiment nous exprimer et à être véritablement écoutés et compris. Même si, par nos moyens actuels, nous échangeons beaucoup dinformations, nous sommes comme handicapés de lexpression et de lécoute vraies. De limpuissance qui en résulte naissent beaucoup de peurs qui suscitent de vieux réflexes de repli : intégrismes, nationalismes, racismes. Dans la conquête passionnante de la technologie, particulièrement des moyens mondiaux de communication, et dans le contexte tout à fait neuf du tissage et du métissage des ethnies, des races, des religions, des modes, des modèles politiques et économiques que ces moyens permettent, ne risquons-nous pas de manquer secrètement de quelque chose dintime et de vrai, si précieux que toute autre quête risque bien de se révéler désespérée : la rencontre, la rencontre réelle dêtre humain à être humain, sans jeu, sans masque, qui ne soit pas parasitée par nos peurs, nos habitudes, nos clichés, qui ne porte pas le poids de nos conditionnements et de nos vieux réflexes, et qui nous sorte de lisolement de nos combinés, de nos écrans et de nos images virtuelles ?
Il semble quil y ait là un nouveau continent à conquérir, bien mal exploré jusquà ce jour, et qui fait peur à beaucoup : la relation vraie entre personnes libres et responsables.
Si cette exploration fait peur, cest que nous craignons souvent de nous perdre dans la relation. Nous avons en effet appris à nous couper de nous pour être avec lautre.
Je propose dexplorer une piste pour des relations vraies entre des êtres libres et responsables, piste que jévoquerai par cette double question qui mapparaît régulièrement comme étant au cur des difficultés dêtre de beaucoup dentre nous : Comment être soi sans cesser dêtre avec lautre, comment être avec lautre sans cesser dêtre soi ?
En écrivant ce livre, jai eu régulièrement une préoccupation à lesprit. Je sais que les livres renseignent et peuvent contribuer à notre évolution. Toutefois, je sais aussi que la compréhension intellectuelle ne saurait accomplir à elle seule la transformation du cur. La transformation du cur naît de la compréhension émotionnelle, cest-à-dire de lexpérience et de la pratique dans la durée. Ce livre en est dailleurs un exemple : il se fonde essentiellement sur lexpérience et la pratique.
Depuis mon premier contact avec la communication non violente, jai tenu à en intégrer la connaissance par la pratique, me méfiant précisément de cet aspect de la connaissance livresque qui nous amène souvent à croire que nous avons tout compris ce qui peut être vrai mentalement alors que nous navons rien intégré du tout, illusion qui nous permet déviter loccasion de nous transformer vraiment et durablement.
Cela explique notamment que je nai pas douvrages de références à proposer en bibliographie, si ce nest le livre de Marshall Rosenberg, bien que je sache et me réjouisse que les notions que jaborde et qui ne sont pas nouvelles en soi sont explorées également par dautres auteurs.
Ainsi, en mettant sur papier, dans des mots et des notions forcément figés, ce qui sapprend en fait en se vivant en ateliers ou en séminaires par lexpérience des jeux de rôles, les temps dintégration, lécoute des émotions, les retours, les silences et la résonance du groupe, je prends le risque que le processus paraisse gentiment utopique à certains. Jaccueille ce risque parce quil sagit dun processus et non dun truc, cest-à-dire quil sagit dun état de conscience à pratiquer comme on pratique une langue étrangère. Et chacun sait que ce nest pas en lisant une fois lAssimil anglais de A à Z que lon va disputer un concours déloquence à Oxford ni même se hasarder dans une conversation de salon ! On va dabord aller faire ses gammes modestement. Et puis, ny a-t-il pas dans le mot utopie le goût de tendre vers un autre lieu ?
Ce livre sadresse précisément aux personnes qui sont en route vers un autre lieu, un lieu de rencontre vraie entre les êtres. Mon travail me permet de rencontrer tous les jours ces personnes dans les milieux les plus divers : lentreprise, lassistance et léducation, dans les couples et les familles de tous les milieux sociaux, dans le milieu hospitalier, parmi les jeunes en détresse ou les cadres supérieurs. Et je constate tous les jours que ce lieu existe, si nous le voulons.