Passionnément
There's no place like America today (Curtom, 1975) : sous les pavés détrempés, l'Amour...
En cette année 1975, l'Amérique triomphante n'est plus que l'ombre d'elle-même : la crise pétrolière a fragilisé la puissance économique dont elle s'enorgueillissait jusqu'alors, le conflit vietnamien vient de s'achever dans le fiasco que l'on sait, tandis que le mouvement des civil rights n'a pu empêcher les émeutes sanglantes des ghettos noirs, en proie à une misère endémique.
Les grandes figures de la musique afro-américaine, lasses d'avoir prophétisé en vain, se réfugient alors pour beaucoup soit dans un nihilisme désabusé, quoique parfois génial, tels Sly Stone (There's a riot goin on, Sony music distribution, 1971) ou Miles Davis (Get up with it, Sony music distribution, 1974), soit dans les commodités d'une déferlante disco qui a le bon goût d'éviter d'aborder les sujets qui fâchent... Si Curtis Mayfield optera par la suite, temporairement, pour la seconde option, il s'y sera néanmoins résigné plus tard que ses confrères.
Pour lors, force est de reconnaître que le ton enjoué et l'atmosphère optimiste adoptés par celui qui court depuis 3 ans après le succès pesant de son dernier chef d'oeuvre, Superfly (Sequel, 1972), ne peuvent plus rendre compte d'un contexte social et politique qui s'est gravement détérioré. Exit donc les dispositifs orchestraux luxueux, oubliée, cette soul symphonique qui a fait sa réputation, Curtis opte sur There's no place... pour une palette instrumentale limitée, une équipe resserrée, pour l'aider à dessiner la trame de ce qui sera, l'air de rien, un véritable "concept-album". En effet, outre la quasi-nudité dans laquelle les mélodies s'offrent à nos oreilles, toutes les chansons de There's no place... présentent une série de similitudes visant à les fondre dans un propos d'une cohérence rare, quoique complexe.
Jusqu'à présent, à l'exception notable de Superfly, proposant une progression narrative due à son statut de musique de film, Curtis avait toujours alterné, au fil de ses réalisations, les plages enlevées, servant un propos social ou amoureux, et les ballades sur tempos lents. Ici, seuls ces derniers subsistent, et visent comme à étirer les titres en longueur, leur conférant une pesanteur moite, une fièvre sournoise, accentuée par l'omniprésence de la pédale wah-wah sur la guitare lead. La section rythmique joue avec un malin plaisir "au fond du temps", sur un spectre sonore relativement étroit donnant à la pulsation qu'elle imprime quelque chose de fragile, de paradoxal aussi pour de la musique afro-américaine. Enfin, elle ne propose souvent qu'un groove parcellaire, ou vicieusement bancal (When the seasons change, Jesus), qui accentue encore la pesanteur d'ensemble, tout en permettant aux morceaux de s'enchainer avec un naturel confondant. Les conditions sont alors réunies pour que le propos du song-writer Curtis mayfield puisse s'épanouir...
Car sur un ton qui s'apparente presque à celui de la berceuse, ce n'est rien moins que le quotidien des laissés pour compte du rêve américain, des victimes directes de la crise, qui est décrit par Mayfield, de manière magistralement transversale à travers chacun de ses sept textes. Et au fur et à mesure que ceux-ci déploient leur langueur désabusée s'accomplit un autre miracle, qui nous voit progressivement croire en la possibilité d'un amour inconditionnel reliant les hommes et les soustrayant à l'emprise néfaste du matérialisme et de la haine. Du bitume brûlant sur lequel repose le cadavre encore chaud d'un petit caïd (Billy Jack), on est projeté dans la perspective inquiète de l'automne qui se profile (When seasons change), avec son lot d'anxiété, et l'ombre menaçante de l'hiver qui plane sur les appartements délabrés. Une solution existe, un recours ultime, celui de la chaleur d'un amour vrai, celui du superbe So in love, au terme duquel There's no place... nous offre son coeur, blotti en son centre exact (plage 4): la longue et douce méditation de Jesus, sorte de gospel oeucuménique, invitation à la méditation personnelle, et non sermon culpabilisant : "Maybe the words I'm saying are just a way to pray... I don't know..." en sont les paroles introductives... Que dire alors du Blue monday people qui lui succède, sinon que placé après le repos dominical précédemment évoqué, il n'en est que plus intelligemment poignant, mettant en scène la lasse torpeur des semaines de travail harassantes qui se succèdent, celles qui constituent la vie des candidats à l'aide sociale figurant sur la pochette de There's no place... Curtis s'inclut dans cette masse laborieuse et chuchote avec elle : "The system needs us, [...] they know the money don't feed us"... Hard times - samplé plus tard par RZA pour la BOF du Ghost dog de Jarmusch - décrit un an avant Taxi driver les dérives paranoïaques auxquelles s'exposent les âmes en souffrance dans la solitude urbaine, mais une dernière fois, c'est bien l'amour fraternel, inconditionnel, invoqué dans Love to the people, qui fera oublier la précarité : "Nothing but beans on the table, leaving the blues I'm hardly able"...
Faire grandir la compassion, le besoin d'écouter et d'aimer, à force d'accumuler en toute lucidité les noires visions d'un réalisme froid, il fallait sans doute s'appeler Curtis Mayfield pour réaliser cette prouesse. There's no place... propose à qui y aventure ses oreilles une expérience totale et unique, celle d'entendre une seule et même grande chanson de 35 minutes, gommant les frontières entre les morceaux, entre les vécus, entre la douleur et l'amour...
Repose en paix, "sweet exorcist"...
Publié le 27/01/2011
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