Billet d'humeur
Histoire du pied et autres fantaisies, J.M.G. Le Clézio
Automne 91. Première rentrée au lycée. Je n'ai pas encore quinze ans. Pour m'encourager, ma mère m'abonne au magazine Phosphore. J'ai envie de lire le recueil de nouvelles conseillé par la rédaction. Il s'agit de La Fièvre de J.M.G. Le Clézio. La rencontre est foudroyante. La lecture de Le Clézio ne me quittera plus. Je croyais ne jamais connaître un tel bonheur de lecture. J'ai attendu. Et voilà que l'occasion m'est donnée de lire avant parution, Histoire du pied et autres fantaisies. Nous sommes en 2011. C'est Le Clézio encore. Et du bonheur, encore.
Prix Nobel de Littérature 2008, J.M.G. Le Clézio a décidé depuis longtemps de ne pas se reposer sur ses lauriers. Il revient avec un recueil de nouvelles, Histoire du pied et autres fantaisies et réussit un tour de force : celui de séduire et surprendre ses lecteurs passionnés.
Disons le d'emblée, si la lecture de La Fièvre aura décidé du sort de mes études et de mon parcours professionnel, je ne me suis jamais non plus remise de la lecture d'une nouvelle d'un autre recueil de Le Clézio, Moloch, l'histoire de Liana, jeune fille en marge de la société qui accouche seule dans un mobile home sous le regard de son berger allemand.
Et pourtant, à la lecture de Histoire du pied et autre fantaisie, l'émerveillement est intact, entier. La surprise est grande de rencontrer un nouveau bonheur de lecture donné par le même auteur. Tout d'abord, il y a cette empathie immédiate qui s'instaure entre la lectrice et les personnages de ces nouvelles, en majeure partie des femmes, jeunes, très jeunes et moins jeunes, d'ici et d'ailleurs, comme souvent chez Le Clézio.
L'Histoire du pied, c'est celle d'Ujine, 26 ans, qui rencontre l'amour, avec Samuel, et découvre que « l'amour, c'était inattendu, inespéré ». Lorsqu'elle découvre en elle « quelque chose d'étrange », s'aperçoit qu'elle est enceinte, elle décide de garder l'enfant qu'elle porte malgré l'absence de Samuel. Au fil des mois, la grossesse avance inéluctablement. Vers l'événement de la naissance. Le Clézio écrit : « Quelque chose est en marche, ne s'arrêtera pas. C'est une motion qui vient de loin, en fait, elle a commencé avec l'univers, c'est lent et long et profond, c'est animal, mais c'est aussi la volonté de l'autre, un autre inconnu (certainement pas Samuel, lui n'a été que l'agent du hasard), un désir ». Comme bien souvent chez Le Clézio, Ujine mettra au monde une petite fille, Eulalie.
Observateur du monde contemporain, Le Clézio écrit la douleur d'être sans-papier aujourd'hui, loin de la fille qu'on a quittée. Tourmenté par l'histoire des petits, l'écrivain interroge les mémoires de l'esclavage, mais aussi les turpitudes du colonisateur à travers la figure d'un Gouverneur marié à une jeune africaine qu'il délaisse au profit d'une poétesse qui mourra de chagrin, choisissant le suicide. Et parce que la littérature offre aussi cela, un espace aux laissés-pour-compte, Le Clézio libère la parole des sans-voix, des esclaves en transcrivant les mots d'Admunissa, descendante d'esclaves qui rejoint, en compagnie de sa fille Aweeabil, la « vie des femmes libres ».
Parce que la littérature est fantaisie, Le Clézio offre des mots aux araignées... Parce qu'elle est transgression, elle dépasse les contraintes du temps et donne à Adam Pollo le frère cadet qu'il n'a jamais eu, à Mondo le grand frère qu'il a toujours cherché à travers la figure de Viram, étrangement étranger. Etonnamment autre, étonnamment l'autre. C'est aussi l'histoire de Yo, dérivant entre amours impossibles et amours tarifées. C'est aussi personne. Personne en particulier, tout un chacun peut-être. L'impossible en chacun : « Il n'y a pas de mots pour dire tout l'espace qu'on ne connaîtra pas. Il n'y a pas moyen d'être à la fois ici et ailleurs, dans le jour blanc et dans la nuit noire, et jamais nous ne savons si nous sommes en train de continuer le rêve qui avait commencé avant nous, le rêve qui doit finir après que nous aurons rêvé ».
L'apologue est magistral. Il interroge : « Jusqu'où irons-nous ? Jusqu'à quand serons-nous vivants ? Quelles raisons donnerons-nous à notre histoire ? Parce qu'il faudra bien un jour trouver une raison, donner une raison, nous ne pourrons pas accréditer notre innocence. Où que nous soyons, quelle que soit notre destination finale (si une telle chose existe), il nous faudra rendre compte, rendre des comptes ».
Le Clézio a choisi d'écrire, la littérature comme fantaisie, la littérature comme témoignage. Avec ce recueil où jaillit la « parole silencieuse » chère à Alain Mabanckou, Le Clézio revient. Entier. Grandiose.
Publié le 26/10/2011
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