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Avec son dernier roman, Claustria, Régis Jauffret confronte fait divers et fiction

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Avec son dernier roman, Claustria, Régis Jauffret confronte fait divers et fiction

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Josef Fritzl a séquestrée sa fille dans la cave de sa maison durant vingt-quatre ans. Régis Jauffret, écrivain à la réputation psychopathologique avérée, s'empare du fait divers pour écrire un long roman, Claustria. Ce qui aurait pu n'être qu'une gageure ou un exercice de style est un grand roman. Et un grand moment de littérature.

On ne pouvait pas ne pas en parler. Forcément. Pour au moins deux raisons. La première, c'est que tout le monde en parle. En bien. En très bien même. La seconde, c'est que depuis plusieurs années, on est entré dans les textes de Régis Jauffret. Comme par effraction, on s'est confronté à son Univers, univers, on a traversé ses Microfictions, on s'est délecté et écoeuré des Fragments de la vie des gens.

Claustria, donc. C'est le titre du dernier roman de Régis Jauffret. Cette fois-ci, il va plus loin. Plus loin qu'avec Sévère dans lequel il mettait déjà en concurrence fait divers et fiction, en relatant l'histoire de ce banquier retrouvé assassiné dans une combinaison de latex.

Aujourd'hui il s'agit de l'affaire Fritzl, un Autrichien qui aura gardé en captivité, dans la cave de sa maison, sa fille pendant vingt-quatre années. La rejoindront au cours des ans ses sept enfants, nés de l'union incestueuse que lui inflige son père.

Un fait divers inconcevable que Régis Jauffret compare au Mythe de la Caverne de Platon, comme le souligne la quatrième de couverture : « Platon, le mythe de la caverne. Des prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d'humains projetées sur la paroi de la grotte où ils sont enchaînés. Dans le souterrain les enfants n'ont vu de l'extérieur que les images tombées du ciel qui leur parvenaient par le câble de l'antenne. »

Car son personnage romanesque, auquel il a donné son vrai nom, Fritzl, se perçoit comme un « collectionneur d'enfants », récompensant son « petit peuple de la cave » d'un téléviseur, de jouets, de « pommes si rouges, si lustrées, qu'elles semblaient lancer des cris de SOS à travers le sac de papier kraft »... Il sait leur apporter des preuves tangibles de l'au-delà : « Un bon père se devait de faire découvrir à ses enfants la nature. Récemment il leur avait apporté un verre de pluie et un thermos de grêlons. » Il sait aussi les punir, les priver. D'eau ou d'électricité. Les brimer et leur infliger des sévices. Le calvaire d'Angelika (Régis Jauffret a modifié le prénom des victimes) aura donc duré vingt-quatre ans, avant la délivrance douloureuse et brutale en 2008 parce qu'il s'agit d'une cave « d'où on ne pouvait s'échapper qu'à condition de n'y avoir jamais vécu. »

Dans la réalité, Josef Fritzl a été condamné à la réclusion à perpétuité. Expertisé par des psychiatres, il ne sera jamais traité par psychotropes, échappant même à la psychiatrie. Son existence n'est « qu'une interminable métaphore du néant ». Il reste à ses yeux un bon père de famille qui aura empêché sa fille de sombrer dans la drogue et la déchéance.

Là où l'écrivain excelle, c'est dans une capacité effarante à suspendre toute velléité de jugement. Car Régis Jauffret, s'il nous a habitué au pire, c'est-à-dire à la folie quotidienne ou viscérale de ses personnages antérieurs, échappe, avec Claustria, aux pièges du voyeurisme ou de l'empathie. Il réussit à faire entrevoir aussi les moments de bonheurs qu'ont pu connaître ces inimaginables « habitants de la cave », « le bonheur dans la réclusion quand on prend un récipient pour l'univers ». A transcrire ce que peut-être l'insouciance enfantine comprimée dans un sous-sol, dont on se souvient, après : « Les victimes sont décevantes, parfois les martyres ne sont pas des héros. Et puis ces paillettes de bonheur. Une impression de paradis perdu, d'insouciance, de fête, la certitude d'avoir connu des moments de joie pure, transparente, lumineuse, celle des premières années de l'enfance. »

Pourtant, le temps de la cave est autre : « Les valeurs ont évolué en bas au gré de la douleur, de l'éternelle claustration, et puis la distance infinie qui sépare l'obscurité du soleil, l'absence de temps quand il n'y a pas de journée, quand c'est toujours la nuit. Une civilisation a eu le temps de s'écrouler au cours de ces vingt-quatre années, une éternité ». Régis Jauffret joue donc des contraintes temporelles du roman en opérant des allers-retours entre le temps de la cave, le temps de la libération, le temps de la visite de la cave, « the monster's little house » par Régis Jauffret, le narrateur.

On voudrait reproduire tant de phrases de ce long texte. On se limitera à une dernière qui assimile la privation de liberté comme une perte de repères sociaux : « La morale, ce luxe pour les nantis, les repus et qui s'éteint avec l'état de veille. Les cauchemars sont libres, le viol devient la plaisanterie du meurtre, l'inceste le sourire de l'infanticide. »

Dans les années soixante, la diffusion du film de Samuel Fuller, Shock Corridor, avait été suspendue, en raison de son trop fort impact sur le spectateur qui se retrouve immergé au cœur d'un asile de fous (un autre titre de Régis Jauffret). Pareillement, le lecteur ne sort pas indemne de Claustria. Et c'est tant mieux.

 

Publié le 06/01/2012

Tags : fait divers claustria littérature livre régis jauffret roman littérature française actu livre seuil lecture rentrée littéraire librairie lille rencontre littéraire séquestration

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3 réactions :

Anonyme Le 08/02/2012

malsain, quel intérêt l'auteur a-t-il eu à romancer cette histoire sordide? En le lisant j'avais l'impression de faire une mauvaise action!

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Anonyme Le 26/01/2012

A lire, à lire, à lire

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Anonyme Le 24/01/2012

j'ai adoré

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