Décryptage
Pim Pam Poum, ou l’ « effet papillon » bédéphile !
Tout commence en 1865 dans l’Allemagne de Guillaume 1er, avec la création des personnages Max und Moritz par Wilhem Bush. Quelques années plus tard, en 1873, un jeune américain d’une dizaine d’années voyage en Europe avec sa famille. Pendant son séjour sur le vieux continent, le garçon découvre les dessins de Bush. Cette découverte, anodine et anecdotique en soi, est pourtant à l’origine de l’ouvrage que publient 139 ans plus tard et sous le coup d’un bel « effet papillon », les éditions Michel Lafon.
En effet, lorsqu’il devient propriétaire du New York American & Journal, le magnat de la presse Randolph Hearst (car c’était lui, le jeune voyageur !) embauche l’artiste d’origine allemande Rudolph Dirks, et lui demande de créer, en 1897, une bande dessinée identique à celle de ces deux garnements dont il avait goulument découvert les méfaits dans son voyage enfantin, et qui avaient égayé son séjour européen. Ainsi naissent les fameux Katzenjammer kids (à leurs débuts, les deux pestes firent leurs méchantes farces en silence, sans phylactères, à la « mode européenne »).
Cependant, les relations entre Dirks et Hearts se dégradent après une longue période de collaboration, quand le premier décide de prendre une année sabbatique en 1912 pour se consacrer à la peinture. Le second installe, alors et sans la moindre hésitation, un autre dessinateur à la réalisation des histoires des deux insupportables jumeaux. Le procès qui s’ensuit, motivé par Dirks, voit la justice américaine rendre un verdict pour le moins curieux : en s’appuyant sur une jurisprudence de 1896 (relative au changement de journal par la série The Yellow Kid, de Richard Outcault) la propriété du nom des Katzenjammer Kids reste à l’éditeur Hearst quand, pour sa part, l’artiste Dirks se voit permettre d’utiliser ses propres personnages sous un autre nom, dans un autre support de presse. Dirks part donc travailler chez Joseph Pulitzer et le Syndicate United features (Pulitzer est le concurrent direct de Hearst ; d’autant plus « direct », que c’est Hearst qui avait précédemment débauché Outcault et son personnage Yellow Kid du New-York World qui appartenait à Pulitzer, aboutissant aux fameux procès et jurisprudence de 1896).
A compter de ce jour, et pendant 65 ans (de 1914 à 1979), les deux fripouilles du 9ème art sévissent simultanément au cœur de 2 séries concurrentes : la première, au bénéfice de Pulitzer, sous la dénomination The Captain and the kids et sous la plume originelle de Randolph Dirks de 1897 à 1958 ; la seconde, sous la bannière de Hearst, répondant au nom originel de Katzenjammer Kids et sous la main habile du dessinateur Harold Knerr de 1914 à sa mort en 1949 (lui-même auteur, en 1903, d’un véritable quasi plagiat des kids de Dirks : les Finehiemer Twins, dont le succès dans la presse fit de lui, aux yeux de Hearst, le candidat idéal pour la succession de Dirks - cela dit, les Kids n’étaient-ils pas eux-mêmes grandement « inspirés » par Max und Moritz ?)
Ce qui rend cette bande dessinée particulière au regard de l’histoire du 9e art dans notre hexagone, émane d’un fait simple, mais d’importance : elle est l’une des premières séries américaines traduites en France, avec phylactères sans retouches, ni ajouts textuels. Contrairement à une idée répandue, Dirks n’est pas l’inventeur du phylactère1 ; il est, cependant, le premier à en avoir rendu l’utilisation conventionnelle en le transformant en code essentiel de la narration. A compter du numéro du dimanche 12 février 1911 (vol. X, n°7) de l’hebdomadaire « Nos Loisirs », des pages créées par Dirks sont traduites en français et publiées pendant deux ans (sous le titre Les Méfaits des petits Chatperché) dans ce support de presse familial édité par le journal « Le Petit Parisien » ; un hebdomadaire familial précurseur qui, le premier en France, fît paraître dans ses sommaires, entre 1907 et 1908, The Newlyweds and their Baby’s (les jeunes mariés et leur bébé)2, de Geo McManus (dix ans plus tard, en 1918, ce dernier deviendra le génial créateur de La famille Illico).
Pour beaucoup, la série Pim Pam Poum (à la dénomination française malheureuse), est le summum de la bande dessinée au stade anal. Il est vrai que l’humour développé dans ses séries parallèles au fil des décennies, s’y réfère plus ou moins (in)consciemment à grand renfort de blagues potaches avec, à la carte, tartes à la crème, jeux dans la gadoue et sempiternel comique « peau de banane ».
Par ailleurs, les pages publiées au cœur des années 1960 dans Le Journal de Mickey ou Pim Pam Poum Pipo (pages qui bercèrent une grande part des premières années de lecture des heureux quinquagénaires et quadragénaires dont beaucoup gardent pourtant un souvenir ému et suranné), ne purent jamais rivaliser avec l’inventivité et la sophistication de l’humour développé dans nos contrées par André Franquin, René Goscinny ou Marcel Gotlib … ce qui n’était pas pour arranger un changement de perception à l’égard de la bande à Tante Pim.
Il n’empêche ! Pris entre les deux feux de l’humour bourgeois et de l’humour sophistiqué, les méfaits des deux démons Pam Poum ont su garder un capital sympathie conséquent, en raison d’une narration au fond et à la forme, résolument et définitivement primitifs. Tous les dessinateurs qui se succédèrent agirent comme si la série ne devait jamais évoluer de manière sensible. Comme si son rôle était de tenir tendu, au long des gags, le fil ténu avec le passé, avec une manière qu’il ne fallait pas laisser disparaitre ; ne pas rompre avec le fil d’Ariane qui nous aide, à la lecture, à remonter le temps jusqu’aux jeunes années de la bande dessinée. Pim Pam Poum s’érige, aujourd’hui comme une sorte de Jurassic Park du 9e art, avec toutes les insuffisances que l’évolution du médium ne manque pas de mettre à jour, voire rendre criardes, au fil des modernités successives qui le modelèrent. Cette série historique comptant, à ce jour, 115 années de publication ininterrompue, compense son manque d’évolution par l’utilisation d’une énergie folle dans la représentation.
1ère planche de Dirks publiée en France dans l''hebdomadaire Nos loisirs du 12 février 1911 (collection personnelle du rédacteur)
Certes, les successeurs respectifs de Dirks et Knerr, tout en relevant chacun le flambeau, s’évertuèrent à marquer l’histoire de la série par un apport personnel ! Ces apports, cependant, relevèrent surtout de la forme ; depuis leur naissance, la représentation des personnages ne cessa de changer au fil des manières des dessinateurs. Cette représentation dominée par les talents initiaux de Dirks3 et Knerr, devait passer, entre autres, du graphisme rondouillard et bonhomme (à la limite du mièvre, et pourtant religieusement fidèle à l’esprit figuratif de la série) de Doc Winner, au graphisme iconoclaste et agressif de Joe Musial.
Seul ce dernier, parmi la cohorte des successeurs, réussi de manière pleine et entière à imprimer sa patte et son style désormais essentiels à l’histoire et à l’identité de la série. En effet, par le truchement de son trait particulier à l’encrage épais et plus anguleux que ceux de ses coreligionnaires, Joe Musial impose aux caractères de la série des grimaces outrancières à l’accent souvent démoniaque. Ce faisant, Musial baigne la série dans une ambiance violente, une jovialité féroce, une cruauté ludique, faisant de l’île paradisiaque où habitent nos héros, un royaume du mauvais esprit. La démarche de Musial transforme la quête initiale du gag en malaise rigolard induit et permanent, et lui confère une profondeur et un décalage de ton iconoclaste.
Le choix de planches des trois auteurs que sont Knerr, Winner et Musial, pour ce livre justement intitulé L’Album Culte, souligne avec pertinence l’évolution générale de l’univers des deux fripouilles centenaires ; des fripouilles qui ont su résister aux modernités successives du médium, pour s’y creuser une place unique, immuable, irremplaçable et assumée. Pensez donc ! Ce n’est pas à 115 ans qu’on apprend les bonnes manières !
Dans le paysage éditorial actuel, où la tyrannie de la nouveauté se traduit par une fabrication irraisonnée d’ouvrages, et l’établissement de la mal-lecture comme il en va de la malbouffe, il convient d’admirer les nombres suivants : 661, 1137 et 53274. Ces derniers comptabilisent respectivement les albums édités en 1986, 2000 et 2011. Ils soulignent, au passage, la folle accélération éditoriale toujours en cours : ainsi, les éditions de l’année 2011 offrent aux acheteurs et lecteurs une moyenne de 15 ouvrages par jour, 103 par semaine, 444 par mois, et la totalité de la production annuelle de 1986 tous les 29 jours ! Cette frénésie rend, par contraste, l’édition de cet épais volume non seulement sensationnelle, mais surtout miraculeuse !
1- Le premier phylactère apparaît le 25 octobre 1896 dans une page du Yellow Kid, créé par Richard Outcault.
2- A l’occasion de cette inconsciente Première historique, la rédaction de « Nos Loisirs » n’avait, cependant, rien trouvé de mieux que de doubler le texte contenu dans les phylactères par des textes et commentaires inutiles placés sous les images. Heureusement pour la publication de la série Les méfaits des petits Chatperché, cette étrangeté ne fut pas réitérée.
3- A ce sujet, dans le numéro 82 du « Collectionneur de bande dessinée » (1997), publié à l’occasion du centenaire de Pim Pam Poum, Thierry Martens insiste avec raison sur le fait que « Dirks et quelques autres petits maîtres du début de ce siècle, (qui) ont véritablement établi et exploité les caractéristiques principales de la bande dessinée : mise en page en planches dynamiques composées de strips bien cadrés, « phylactérisation » systématique, exploitation des vrais personnages imaginaires de feuilleton, et dessin d’une grande efficacité… ».
4- Données tirées du site de l’ACBD, et de l’ouvrage L’Année de la bande dessinée -1986/1987 (Glénat).
Publié le 13/11/2012
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