Interview de Bruno Chiche, réalisateur du film Je n’ai rien oublié

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Interview de Bruno Chiche, réalisateur du film Je n’ai rien oublié

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Qu'est-ce qui vous a donné envier d'adapter le livre de Martin Suter, Small World ?

On avait découvert ce livre avec Nicolas Duval, le producteur. En réalité, nous avions été séduits par deux livres de Martin Suter, Small World et La Face cachée de la lune. À titre personnel, Small World m'a tout de suite emballé. D'abord pour le personnage principal, que je trouvais très émouvant, mais aussi pour la perspective d'une intrigue très spéciale, qui visait finalement à rechercher un secret au fond de la tête d'un personnage. Il est atteint d'Alzheimer et, plus la maladie progresse, plus il oublie ce qu'il a fait il y a cinq minutes. Par contre, ses souvenirs d'enfance remontent comme une vague... Et petit à petit on découvre qu'il y a un secret de famille, enfoui au fin fond de sa tête, mais qui revient émerger sur les crêtes de sa conscience.

 

Entre le moment où vous avez découvert le livre de Martin Suter et la mise en œuvre du film, il semble s'être passé beaucoup de temps...

Oui, tout à fait. J'ai commencé à écrire l'adaptation avant Hell, mon second film. J'ai tâtonné, j'ai abandonné, j'ai eu un accident de moto et je me suis retrouvé dans une sphère un peu particulière. Je suis en effet resté très longtemps à l'hôpital, et finalement je me suis retrouvé comme le personnage principal, un peu en dehors de la société, marginalisé. Et là, tout d'un coup, l'histoire s'est imposée à moi et je me suis remis sérieusement à l'écriture du scénario.

 

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Je n'ai rien oublié - Bruno Chiche © Studio 37 / Rezo Films

 

En voyant votre film, et même sans connaitre le roman, on sent que le travail d'adaptation est important et abouti. Car il s'agit souvent d'un mal français, les romans adaptés au cinéma sont toujours un peu bancals, les scénaristes ont souvent du mal à délaisser le matériel original pour faire un vrai scénario de cinéma. Dans votre film, les personnages sont nombreux mais tous très présents et très bien caractérisés. Et puis il y a surtout une progression dramatique assez forte qui tient véritablement de l'écriture scénaristique... J'ai le sentiment que vous avez du passer du temps sur l'écriture du scénario.

Oui, la phase d'écriture a été très longue. Mais c'est vrai ce que vous dites, les scénaristes ont souvent du mal à trahir les romans. C'est un peu compréhensible et légitime, et j'ai mis moi-même pas mal de temps à le trahir. Le premier jet contenait tout ce dont je me souvenais de ma lecture, mais c'était quand même essentiellement du matériel qui provenait du roman. Ensuite, au fil des réécritures, j'ai passé beaucoup de temps à faire que le scénario devienne un objet cinématographique en soi. D'ailleurs, à la fin, je n'aurais même pas su dire ce qui provenait du roman ou de ma propre imagination. En tout cas, ça n'avait plus d'importance.

 

Le film est une production Quad (L'Arnacoeur, Une Pure Affaire, les films de Toledano & Nakache), et j'ai le sentiment que cette société de production a quand même un goût prononcé pour les scénarios parfaitement aboutis avant le tournage ? Est-ce une marque de fabrique ?

Oui, c'est vrai que c'est une production qui fait toujours très attention à l'écriture des scénarios. Faire un film, c'est très compliqué. Et comme l'énergie est la même pour faire un film d'après un mauvais scénario que d'après un bon scénario, alors autant partir d'un bon. Déjà que quand on a un bon scénario entre les mains, on n'est pas sur de réussir le film, alors autant limiter les risques.

 

On a aussi le sentiment que le film a été produit avec le budget adéquat. Souvent, quand le scénario est ambitieux, le budget ne suit pas et réciproquement. Ici, j'ai le sentiment qu'il y a une adéquation entre le budget et le film, que l'argent est à l'écran...

Nicolas Duval est quelqu'un qui a une grosse expérience du tournage, il a été longtemps directeur de production de long métrage, puis un producteur de pub très important. Il a mis du temps finalement à passer à la production pure de long métrage. C'est quelqu'un qui a une très grande expérience de la fabrication cinématographique, qui s'applique à mettre l'argent à l'image. Et il sait très bien le faire. Je n'ai rien oublié est un film qui n'a pas couté cher, c'est un film à 5 millions d'euros.

 

Je suis surpris, d'autant que la distribution est assez prestigieuse...

C'est un casting magnifique, oui, c'est vrai.

 

Est-ce que vous pouvez m'en parler, j'imagine que le casting ne s'est pas monté en 15 jours ?

La pierre angulaire de tout ça, ça a quand même été très vite Gérard Depardieu. Il s'est imposé à moi de manière implacable. J'ai très vite senti que c'était lui...

 

« C'est un visionnaire, il a une intuition incroyable et il entretient un rapport très particulier avec la réalité, avec la vie. Il est à la fois complètement terrien, les pieds « dans » la terre et à la fois la tête complètement dans les nuages. »

 

Bruno Chiche et Gérard Depardieu

Gérard Depardieu et Bruno Chiche © Studio 37 / Rezo Films

 

Ce sont des films récents qui vous ont fait penser à lui, ou vous l'aviez en tête dès l'écriture ?

Gérard Depardieu, il est tellement multiple, il est très présent dans notre inconscient à tous, il a une carrière incroyable et on s'est tous forgé une image un peu personnelle de l'acteur et du personnage. Cette image, on se l'approprie, et je ne sais pas, mais celle que j'avais de lui, ça collait, c'était une évidence. Pour moi, Gérard est un personnage très poétique, qui a un sens de l'ailleurs. C'est un visionnaire, il a une intuition incroyable et il entretient un rapport très particulier avec la réalité, avec la vie. Il est à la fois complètement terrien, les pieds « dans » la terre et à la fois la tête complètement dans les nuages. Pour moi, c'était ce personnage-là. Après quand on fait un film, en tout cas c'est ainsi que je travaille, je crois qu'inconsciemment on fait un documentaire sur l'acteur qu'on filme. Je n'essaye pas de faire coller un acteur à un rôle. J'aime bien observer l'acteur qui est devant moi et essayer de le pousser vers certaines émotions, mais tout ça étant assez impalpable. Je n'ai jamais dit à Gérard Depardieu : « Tu dois être un personnage un peu lunaire. » Ce qu'il a fait correspondait complètement à ce que j'imaginais qu'il allait faire.

 

 

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Je n'ai rien oublié - Bruno Chiche © Studio 37 / Rezo Films

 

Le risque, avec cet acteur et un rôle comme celui-là, c'est quand même qu'il vampirise le film...

C'est drôle mais au début il m'a dit : « Mais tu m'empêches de jouer ! » En réalité, j'ai rien eu à faire, il aimait beaucoup ce personnage. C'est quelqu'un qui réfléchit beaucoup en amont, ce n'est pas un besogneux, Gérard, il a une grande intelligence. On s'est pas mal parlé, mais après il se jette dans l'interprétation avec tout son instinct.

 

Dans le film, on a le sentiment qu'il joue tout en retenue...

Oui, c'est vrai, il y a une retenue. Mais il n'a joué ce film qu'avec sa sincérité. Il s'est totalement impliqué, et il jouait le rôle d'une manière sincère, il n'interprétait pas. Moi je ne voulais pas qu'il le joue un homme malade, je ne voulais pas qu'il joue un enfant, je ne voulais pas qu'il joue. Alors peut-être que je l'ai retenu, mais si c'est le cas je ne m'en suis pas rendu compte.

« Quand on a Alzheimer, on est un malade pour les autres, mais pas pour soi-même. On se situe plutôt dans une autre réalité. »

 

 

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Je n'ai rien oublié - Bruno Chiche © Studio 37 / Rezo Films

 

Au final, il semble évident que c'est moins la maladie d'Alzheimer que l'intrigue familiale qui vous a intéressé dans cette histoire ?

Je ne voulais pas du tout verser dans le pathos. Je ne suis pas documentariste, le film est fait d'un point de vue purement romanesque. Ce qui m'intéressait, c'était de me mettre plutôt à l'intérieur de la tête de cet homme et je n'en avais pas l'image de quelqu'un de malade. C'est plutôt comme si on avait une vision du monde à travers ses yeux à lui. Du coup, on n'a pas du tout une image projetée de la maladie d'Alzheimer, qui serait très flippante et très glauque à regarder et à filmer. Quand on a Alzheimer, on est un malade pour les autres, mais pas pour soi-même. On se situe plutôt dans une autre réalité. C'est ce sentiment qui me touchait beaucoup. Et puis après il y a toute cette partie quasi-policière, cette intrigue familiale qui m'intéressait beaucoup. Et elle ne m'intéressait pas seulement en tant qu'enquête, mais surtout par les personnages qu'elle mettait en scène. J'aime bien croiser, regarder des personnages.

 

Propos recueillis par Piéric Guillomeau en août 2011

 

Publié le 27/10/2011

Tags : cinéma martin suter je n'ai rien oublié bruno chiche gérard depardieu dvd thriller studio 37 françoise fabian small world

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