Hommage
Francis Dreyfus (1940-2010) : disparition d'un flamboyant précurseur...
Il est malheureusement des disparitions dont le contexte ambiant accentue encore la tristesse qu'elles suscitent...
A l'heure où l'industrie de la musique avance globalement à reculons, éblouie par des lubies jeunistes drapées en rêves de pacotille, qui mieux que ce vétéran du show-business symbolisait l'indépendance face aux sirènes de l'argent facile, la primauté de la fidélité, du long-terme, sur le coup fumant voué à l'oubli instantané, la quête obsessionnelle de la création de valeur artistique pérenne, à l'heure de la grande tentation du "tout-gratuit" ? Si Francis Dreyfus n'a pas été le seul en France à avoir donné à la fonction de producteur ses lettres de noblesse, il y a fort à craindre qu'il aura été l'un des derniers à y contribuer...
A six ans, le premier choc artistique du jeune Francis est occasionné par un concert de la grande Edith Piaf, puis vient l'âge d'or du jazz et de ses grands orchestres (Dizzy Gillespie, Count Basie) auxquels son frère aîné l'initie. Adolescent, il ouvre avec des amis le premier club de jazz du Raincy, sa ville natale en Seine-Saint-Denis. Étudiant en sciences politiques, il gagne son argent de poche en tant que vendeur de disques dans ce qui deviendra le mythique Lido. La France des années 60 vit l'explosion musicale des yé-yés, sous l'influence du R&B américain. Par l'intermédiaire de Frank Ténot, animateur de "Pour ceux qui aiment le jazz" et "Salut les copains", on lui suggère de monter une structure d'édition musicale, activité encore balbutiante. Non content d'être bombardé représentant pour la France du catalogue de l'immense Ray Charles, Dreyfus crée la Société parisienne de promotion artistique, avec laquelle il éditera rien moins que Sylvie Vartan, Johnny Hallyday et Petula Clark. Plus généralement, il s'attache alors, contre le courant dominant des adaptations de succès américains, à défendre la chanson française originale. Avec le même enthousiasme, il est un des premiers à franchir la Manche pour s'intéresser au "Swinging London" et à sa scène en pleine ébullition. De retour en France, il rapporte dans ses valises les contrats d'édition de Cat Stevens, Pink Floyd ou David Bowie, exploitant bientôt le catalogue d'Island records !
En 1971, Dreyfus a les reins assez solides pour fonder les Disques Motors, qui donneront aux jeunes Bashung, Lavilliers et Christophe l'occasion de lancer leur carrière. Bien des années plus tard, il déclarera : "moi, je suis fier de dire que les disques de Christophe ont toujours été disponibles. Malgré les aléas de la mode et la volonté des distributeurs". Suivez son regard... Le véritable coup de maître viendra de sa signature en 1972 d'un certain Jean-Michel Jarre, dont il aura été "le mécène" jusqu'à son succès planétaire et ses... 60 millions d'albums vendus ! Bon nombre de ses confrères auraient sur le champ disparu sur une île déserte payée rubis sur ongle, baignée par un lagon translucide... Mais ce n'est pas de cette vie dont rêve celui qui gère maintenant un catalogue comptant près de 4000 titres, parmi lesquels ceux des Crusaders, Miles Davis, David Sanborn, ou Al Jarreau. Un dernier défi l'attend : celui de créer son propre label jazz...
En 1991, âgé de 51 ans, et alors qu'on lui prédit un échec imminent, il s'associe avec le producteur Yves Chamberland pour constituer le premier fond de catalogue du label Dreyfus Jazz, issu de bandes originales inexploitées, principalement "live" : les magnifiques trios Humair-Louiss-Ponty et Louiss-Thomas-Clarke, ainsi que des prestations européennes de Chet Baker et Bud Powell. Puis vient le coup de coeur pour Steve Grossman, saxophoniste de Miles Davis à 19 ans, puis tombé dans la drogue et l'oubli. Ses disques attirent l'attention d'un certain Michel Petrucciani, à l'étroit chez Blue note, tout comme son confrère Biréli Lagrène. "The rest is history"...
Le constat de Francis Dreyfus est lucide : "Les majors ont trop changé. Les cellules artistiques sont désormais à l'extérieur : ils ont gardé les chefs de produit mais pas les directeurs artistiques". En tant que producteur indépendant, et grâce à la manne qu'il a accumulée en tant qu'éditeur, il va pouvoir assouvir librement sa passion de "réalisateur artistique", et négocier au mieux la distribution de ses disques. Commence alors une période prolixe et passionnante qui le voit relancer les carrières de Michel Petrucciani, Biréli Lagrène, Richard Galliano, Marcus Miller, Martial Solal, Ahmad Jamal, Didier Lockwood, Roy Haynes ou Lucky Peterson, et développer celles de Jean-Michel Pilc, Sylvain Luc, André Ceccarelli, Rosario Giuliani, Jacques Schwarz-Bart, Géraldine Laurent ou Ari Hoenig. Toujours à l'écoute de "ses" artistes, il élabore avec eux de nouvelles configurations, des trajectoires artistiques au long terme, n'hésitant pas à mensualiser leurs royalties pour les laisser libres de créer sans pression. A l'encontre du mythe de l'auto-production et de l'artiste-roi, il réaffirme : "au bout d'un moment, il y a quelqu'un qui doit faire un choix. Il vaut mieux que ce soit le réalisateur artistique parce qu'il a plus de recul que l'artiste. Dans ces cas-là, je suis assez interventionniste". Nulle tyrannie ici, contrairement à ce qu'une certaine pensée dominante, empreinte de démagogie, tendrait à vouloir prouver. Qu'on en juge par ces témoignages : Michel Petrucciani affirmait que "Francis a une spécificité rare : il cumule l'ouïe du mélomane et celle de Monsieur Tout-le-monde". Quant à Richard Galliano, il déclarait que "Francis me pousse là où j'ai envie d'aller. Jamais personne ne m'avait auparavant donné les moyens de travailler comme ça"...
Parmi les très nombreuses réussites de Dreyfus Jazz, dont les rênes ont été reprises par l'épouse de Francis Dreyfus, on conseillera vivement, entre autres, le Flamingo (1996) réunissant Stéphane Grappelli et Michel Petrucciani, les deux volumes Conférence de presse (1994) du duo Eddy Louiss-Michel Petrucciani, le Blow up (1997) de Richard galliano et Michel Portal, le Complete gypsy project (2003) de Biréli Lagrène, The essence (1996) d'Ahmad Jamal, Just Friends (1997) de Martial Solal, Welcome home (2002) du trio Pilc-Moutin-Hoenig et You can always turn around (2010) de Lucky Peterson. Au rayon des rééditions de catalogues tombés dans le domaine public, entreprise chère à Francis Dreyfus, et à laquelle il avait consacré sa collection Jazz reference, bénéficiant d'un travail de restauration sonore brevetée, on ne manquera pas de se jeter sur les 5 études de bruit - Etudes aux objets de Pierre Schaeffer, le génial inventeur avec Pierre Henry de la musique concrète ou électro-acoustique, indisponibles depuis de trop longues années...
Il est des vies d'exception dont on se prend à espérer qu'elles ne sombreront pas dans l'oubli...
Publié le 17/02/2011
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2 réactions :
C'était 1 grand homme. Je lui rend hommage.
Découvrez leurs univers :
8 produits :
Flamingo
Michel Petrucciani
, Stéphane Grappelli
CD album |
Francis Dreyfus Music |
janvier 2009
à partir de : 9,99 €
Conférence de presse / vol.1 et vol.2
Michel Petrucciani
, Eddy Louiss
CD album |
Dreyfus |
octobre 1995
à partir de : 15,99 €
Blow up
Michel Portal, Richard Galliano
album original |
CD album |
Dreyfus |
octobre 1997
à partir de : 7 €
The Complete Gipsy Project
Bireli Lagrène
reprise |
CD album |
Dreyfus |
mai 2003
à partir de : 12,60 €
Just friends
Martial Solal
, Gary Peacock
, Paul Motian
album original |
CD album |
Dreyfus |
octobre 1997
à partir de : 8,99 €
Welcome home
Jean-Michel Pilc album original | CD album | Dreyfus | janvier 2002 à partir de : 6,99 €Sur le même thème :
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J'avais remarqué le label DREYFUSS JAZZ sur mes CD (Petrucciani, Louiss ...) mais je ne connaissait pas la personne - Julien Merci pour l'article
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