Entre 1870 et 1930, le médium Illustration connait outre-Manche une période glorieuse que nous appelons sobrement : « l'Âge d'Or ».
De la multitude d'artistes anglo-saxons qui émerge de ces cinquante années riches et fastes en créativités, il en est un qui, depuis près d'un siècle, jouit sans faillir d'un culte admiratif tant en Angleterre qu'aux Etats-Unis. Considéré par nos voisins anglais et leurs cousins américains comme l'un des plus talentueux illustrateurs de l'Histoire, Arthur Rackham jouit de la plus haute estime depuis plus d'un siècle.
Sacralisé et tenu depuis ses premiers travaux pour le père de la féérie moderne, ses livres illustrés font régulièrement l'objet de multiples et régulières rééditions en langue anglaise. Des éditions qui résonnent comme un hommage perpétuel à son talent inimitable.
C'est à 24 ans, en 1892, alors simple employé d'une agence d'assurance-incendie anglaise, qu'Arthur Rackham démissionne et quitte un chemin social tout tracé, pour en arpenter un autres, artistique, qui lui tend et ouvre les bras depuis trop longtemps. Cette démission, simple d'aspect, n'en est pas moins le résultat de trop nombreuses années de frustration... Une frustration qu'il ressent déjà dans l'enfance, lorsqu'il dessine le soir sur ses taies d'oreiller puisque ses parents lui refusent le moindre bout de papier afin de l'obliger à s'endormir.
Cette même année, Arthur se transforme en artiste à part entière aux yeux de ses proches comme de lui-même. Depuis quelques temps déjà, en effet, il travaille de manière épisodique pour le magazine Pall Mall Budget. Aussi, sa nomination comme illustrateur régulier à ce même magazine leur apparait, à tous, revêtir les atours d'une reconnaissance artistique.
L'année suivante est forte en changements professionnels car le jeune Arthur intègre successivement les équipes des revues Westminter Budget et Westminster Gazette, après être parti du Pall Mall Budget (qui l'avait en quelque sorte adoubé). Les travaux qu'il y réalise, lui permettent enfin de commencer à se faire un nom dans la profession. Ce début de reconnaissance se concrétise par la participation à l'exposition qui rassemble des travaux d'illustrateurs célébrant la publication de Le Morte Darthur (illustré, alors, par le jeune et grandiose Aubrey Beardsley).
Né à Lewisham le 19 septembre 1867, Arthur Rackham est issu d'une famille propère de la classe moyenne londonienne. Il étudie à la Lambeth School of Art, et figure dès 1888 comme aquarelliste dans les expositions publiques de la Royal Academy. Ses parents, aux idées avancées et libérales pour l'époque, communiquent à leurs enfants une curiosité et une soif culturelle qui ne les quittera plus. Loin de connaitre une enfance malheureuse, malgré les disparitions prématurées de trois de ses frères, l'éducation d'Arthur oscille entre celle que lui dispensent ses parents et celle, sévère, de la société victorienne. Une société axée sur le culte matérialiste, où le réalisme et l'inéluctable véracité des faits l'emportent sur l'imaginaire et l'onirisme. En cela, l'univers tout de fées et personnages issus du folklore anglo-saxon (entremêlé, avec justesse, des mondes réels humain, animalier et botanique) que Rackham va bientôt définir et développer, se dresse en réaction à cette éducation sociale aux fondations rationnelles.
Ce talent spécifique, cette habileté unique à mêler réel et fantastique, lui apporteront quelques années plus tard un très large et juste succès chez ses contemporains.
Souvent apparenté à la tradition anglo-saxonne des préraphaélites, son travail est cependant aux confluences de nombreuses influences. George Cruikshank, Randolph Caldecott, Richard Doyle, Albrecht Dürer, Aubrey Beardsley et différents médiums d'expressions artistiques (particulièrement, les estampes japonaises) ont une grande influence sur son exceptionnelle imagination, tour à tour merveilleuse, effrayante ou encore émouvante.
The Three Bears by Arthur Rackham
Ses premiers travaux importants (1) comme illustrateur pour livres, datent de 1894. Ils ne permettent pas, cependant, de deviner ni de discerner les incroyables richesses et fantaisies qui vont très bientôt voir le jour dans son œuvre. Ce n'est que deux ans plus tard, avec l'édition de Zankiwank and the Bletherwitch, que le style graphique qui doit lui apporter la reconnaissance ultérieure commence à s'imposer. Dans cette période, Rackham collabore avec les revues à sensations pour adolescents, Chums et Little Folks. Il illustre, simultanément, nombre de livres romantiques et populaires dans le simple but d'arrondir quelques fins de mois difficiles. En dépit de ces travaux de commande aux contraintes et paramètres purement économiques, les illustrations de couverture qu'il réalise n'en développent pas moins un trait, un encrage et surtout des compositions peu usitées pour ce style de revues. Ces illustrations révèlent un Arthur Rackham capable d'aborder les thèmes les plus variés. Les éditeurs de ces magazines ne s'y trompent pas, et comprennent que leurs lectorats achètent de plus en plus leurs publications pour les illustrations de l'artiste. Ainsi, la seule présence de son nom sur les pages de titre devient un outil commercial efficace. Malgré cela, en 1897 et au désespoir secret d'un Arthur désormais trentenaire, ses travaux n'atteignent pas encore la renommée de ceux d'Aubrey Beardsley (de trois ans son cadet). C'est néanmoins la disparition prématurée de ce jeune prodige, l'année suivante, qui permet à Rackham de s'engouffrer dans la brèche désormais ouverte et de prendre enfin cet envol tant désiré vers la renommée. Ce n'est toutefois qu'avec l'édition de son travail pour Rip van Winckle (2) en 1905 qu'il marche, avec assurance, sur la voie tracée de la gloire.
Avec Rip van Winckle, en effet, commence la production d'une série de livres illustrés au lavis et à l'aquarelle dont la majorité d'entre eux fait l'objet d'une édition limitée et signée par Rackham. Les illustrations crées pour ce conte apparaissent sans conteste comme autant d'hommages à Cruikshank et à la peinture hollandaise du 17ème siècle. La première grande réussite éditoriale d'Arthur Rackham date de l'année 1907, avec la publication d'Alice in Wonderland. La raison en est simple : à l'occasion de cette publication, les tenants conservateurs d'une édition antérieure faisant référence depuis 1865, et illustrée par Sir JohnTenniel, font feu de tout bois en direction des nouvelles illustrations de Rackham. De nombreux journalistes et hommes de lettres reprochent à Arthur (sans nier les qualités artistiques de son travail, reconnu de tous) d'avoir violé l'inviolable, d'avoir trahi dans son essence l'exceptionnel univers créé par Caroll ; un univers que seul Tenniel, à leurs yeux, avait su retranscrire et imposer depuis 40 ans.
En ce qui le concerne, Rackham emporte l'adhésion immédiate et populaire des lecteurs de la nouvelle édition. Ces derniers sont, fort heureusement pour l'artiste, peu soucieux de cette querelle stérile lancée par les puristes post-victoriens. L'évidence des relations tissées par le texte et l'image, la solidité des liens culturels qui unit l'écriture de Lewis Caroll et le trait de l'illustrateur s'impose aux yeux des lecteurs. Cette force artistique nouvelle et unique, attire de nombreuses marques de sympathie au jeune artiste ; comme celle qui lui est un jour adressée en ces mots : « (...) rien, sinon les préjugés, n'empêche que votre supériorité soit dès maintenant reconnue. Votre délicieuse Alice est vivante et rend, par contraste, l'Alice de Tenniel rigide comme une poupée de bois ». Cette dernière phrase révèle le secret de la magie artistique d'Arthur Rackham : la Vie, que le trait de l'artiste et ses compositions insufflent aux personnages de papier.
Puck and a Fairy by Arthur Rackham
L'apparition de la trichromie en Angleterre dans les toutes premières années du 20ème siècle (couplée à son habilité dans l'utilisation de ce nouveau processus d'impression), ajoute une énorme séduction aux travaux l'artiste désormais acclamé. Le choix osé pour l'époque de ne pas offrir – ou si peu - le droit de cité aux couleurs primaires dans son travail, contribue à identifier ce dernier au premier coup d'œil. En lieu et place des trois primaires, il utilise avec finesse des harmonies de gris colorés, plongeant ainsi, avec efficacité, le spectateur dans son univers graphique. Un univers souvent qualifié (voir réduit) d'enfantin, mais dans lequel, et sans résistance, la plupart des adultes se réjouit plus ou moins ouvertement de se voir entrainée.
En parallèle à ce traitement coloré spécifique, il excelle dans le travail du trait. Les silhouettes/ombres chinoises auxquelles il donne vie pour les éditions de Cinderella (1919) et Sleeping beauty (1920) sont exemplaires et étourdissantes.
Son œuvre picturale s'offre alors majoritairement au service, et en hommage, à quelques-uns des plus grands textes de la littérature anglo-américaine de l'époque. C'est ainsi qu'il adjoint sa personnalité et sa vision artistique chatoyante aux écrits des plus grands, en prenant soin d'ouvrir grand l'horizon de ses choix ; des choix qui se déclinent, par exemple, d'Hans Christian Andersen aux frères Grimm, de William Shakespeare à Edgar Allan Poe, de Washington Irving à Lewis Caroll, de Kenneth Grahame à Friedrich De la Motte Fouqué, en passant par Charles Dickens, James Matthew Barrie, Nathaniel Hawthorne, Hermann Melville, Jonathan Swift, et tant d'autres...
Ses illustrations pour Andersen, Poe ou encore les Grimm le dévoilent sous son jour le plus imaginatif et le plus observateur de la nature humaine. Au même titre, ses gnomes, fées, et autres créations imaginaires tels que les arbres noueux et anthropomorphes de Peter Pan in Kensington gardens (adaptation que beaucoup s'accordent à désigner comme le point culminant de son œuvre), ou A Midsummer night's dream, nous laissent découvrir son côté plus fantastique. C'est, avec assurance, la symbiose de ces axes créatifs qui amène une relation personnalisée avec les imaginaires respectifs de chacun de ses admirateurs. C'est par la multitude de détails, souvent infimes, que son langage graphique et sa vision intime de chaque œuvre, deviennent universels.
La reconnaissance d'Arthur Rackham par ses contemporains prend un tour nouveau lorsqu'il est élu membre de la Royal Watercolour Society. C'est en 1919, en devenant Master de la Art worker's guild, que la renommée lui est définitivement acquise. Une grande partie de ses premiers travaux, comme ceux réalisés pour Ingoldsby legends (1898), Tales from Shakespeare (1899) et Fairy tales of the brothers Grimm (1900), sont désormais si populaires que leurs rééditions sont augmentées d'illustrations inédites.
Little Red Riding Hood / Peter Pan Put his strange case before old Solomon Caw
De santé fragile, Arthur Rackham est emporté par un cancer le 06 juin 1939. The Wind in the willows, son dernier chef d'œuvre, lui avait demandé de longs mois d'un travail lent et acharné, de son lit de malade. Une dernière adaptation graphique, détonateur d'une bataille par courriers interposés entre Rackham le perfectionniste et son éditeur, ce dernier ayant fait reproduire en lithographie les aquarelles que l'artiste avait conçu pour une reproduction en trichromie. The Wind in the willows est publié à titre posthume, d'abord aux Etats-unis en 1940, puis une décennie plus tard en Angleterre.
Selon Rackham, l'Illustration devait « (...) apporter une lumière au texte, une nouvelle dimension. Celle d'une carte géographique destinée à orienter le lecteur à travers le cadre de l'histoire ».
1- Sunrise-Land rambles in eastern England d'Annie Berlyn, et The Sketch-book de Geoffrey Crayon.
2- Publié pour la première en Angleterre en 1820, ce récit de l'américain Washington Irving fut alors salué comme « le meilleur conte du siècle ». Notons que ce récit fut publié sous le pseudonyme de Geoffrey Crayon (cf : alinéa 1). L'édition de 1905 comportait autant d'illustrations que de pages de textes, fait rarissime pour l'époque.
Publié le 22/05/2012
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