En 2004 naissait aux atypiques éditions du Cherche-Midi une collection de littérature anglo-saxonne destinée à accueillir en son sein des écrivains inclassables, en tout cas irréductibles au formatage et au domptage narratif. Son nom, Lot49, sonnait aux oreilles des amateurs de littérature américaine comme un clin dil à Thomas Pynchon, dont le deuxième roman, publié en 1966, sintitule précisément Vente à la criée du Lot 49. Sous limpulsion de léditeur Hofmarcher et de Claro, écrivain et traducteur infatigable (lhomme était déjà connu pour sêtre chargé du passage au français dauteurs de la trempe de Denis Cooper, William Gaddis, William T. Vollmann et Mark Z. Danielevski), Lot49 allait devenir un lieu de rendez-vous incontournable pour les amateurs de folies et dextravagances littéraires made in USA. A loccasion de la publication dune salve de trois livres, dont le monumental Tunnel, de William Gass, présentation de Lot49 par ses deux maîtres doeuvre, messieurs Claro et Hofmarcher (ne cherchez pas leurs prénoms, ils ont quitté létat civil littéraire, un peu comme la poésie tombée dans la prose chez Gérard de Nerval).
Comment et pourquoi est née la collection Lot49 ? Y avait-il des lacunes dans le choix des auteurs traduits en France, voire un manque de cohérence éditoriale dans les collections de littérature anglo-saxonne existantes ?
Claro : Cette collection est née tout dabord de lenvie de publier ce grand livre quest « Le Tunnel » de William Gass. Nous nous sommes rencontrés autour de ce titre, puis nous avons découvert que nous avions des engouements communs pour une certaine littérature américaine, disons pour faire vite celle qui se sent héritière de Pynchon, Coover, et qui cherche à relancer la donne de lécriture. Nous avons dans le même temps constaté quil y avait des auteurs à côté desquels lédition française était passée à côté, des auteurs majeurs (Richard Powers, Brian Evenson), et des livres qui risquaient de ne pas trouver « preneurs » tant le profit prédomine sur la curiosité. Et puis, tout le monde ne peut pas tout lire, tout voir, tout traduire.
Hofmarcher : Il y avait également une volonté de lutter contre une certaine course à la nouveauté. Beaucoup déditeurs sont polarisés sur ce qui va sortir, sur ce quil faut avoir avant les autres à Londres ou à Francfort. Un livre qui date de deux ou trois ans et qui na pas trouvé déditeur français lors de sa sortie na que très peu de chances de susciter lintérêt. Pour peu quun écrivain majeur ne soit pas représenté par un des grands agents anglo-saxons qui savent faire monter les enchères, il a toutes les chances de ne jamais être traduit. Cette notion « dactualité », une fausse alerte permanente, comme le disait Nietzsche, na bien évidemment aucun sens en littérature et aucun rapport avec la valeur de luvre. Richard Powers est lexemple type de cet état de fait. Huit livres de lui avaient été publiés sans être traduits, plus personne, de fait, ne se donnait en France la peine den ouvrir un. Ce qui est évidemment une chance pour les maisons dédition, elles sont rares, qui par envie ou nécessité empruntent des chemins de traverse.
Le Cherche-Midi édite des gens aussi différents que Pierre Dac ou le génial Martin Monestier... Etait-il difficile pour Lot49 de trouver une place dans cette maison ?
C/ Pas du tout. Une maison dédition, au-delà de son catalogue, est dirigée par des volontés, des personnes. Si ces dernières sont prêtes à investir dans une littérature exigeante, il ny a aucune raison pour que ça ne marche pas. Personne ne sétonne que Gallimard publie aussi bien Guyotat quAlexandre Jardin
AH : Il est vrai quune maison qui va vers de la littérature plus exigeante suscite davantage létonnement quune maison dite respectable qui va vers la littérature commerciale. Peut-être est-ce parce que le cas est moins répandu. Cela dit, si Lot 49 existe, cest aussi parce que beaucoup de maisons, et non des moindres, renoncent les unes après les autres à publier de la littérature plus atypique. Contrairement à beaucoup de ses aînés de taille plus considérable, le Cherche Midi éditeur na pas encore de directeur financier qui fasse passer la marge avant lenthousiasme.
Lot49 a une direction bicéphale Qui fait quoi ? Claro et Hofmarcher, cest complémentaire ?
C/ Arnaud est directeur-adjoint au Cherche Midi, il a donc à la fois le pouvoir décisionnel et une expérience concrète de lédition. Mais nous discutons librement de tous les projets et bien souvent on ne sait plus qui a proposé le premier tel ou tel texte, tant nos curiosités se recoupent sans cesse. Et puis Arnaud est un éditeur vigilant : il relit mes traductions avec un stylo qui ne dépareillerait pas dans une armurerie.
Lot49 est un hommage au deuxième roman de Thomas Pynchon, Vente à la criée du lot 49 : est-ce là une manière daffirmer une ligne éditoriale en quête permanente dobjets littéraires non conventionnels, déstabilisants, voire dérangeants pour les canons esthétiques en place ?
C/ Pynchon est effectivement une référence pour nous. Lexigence de sa syntaxe, lambition de ses romans, son humour, sa profondeur tout cela donne envie de rechercher qui sont, qui seront les Pynchons de demain. Et puis, si lon ne connaît pas le titre éponyme de Pynchon, le titre de la collection a un côté mystérieux, comme un code secret
AH : Avouons-le, cet hommage nest que coïncidence. La véritable raison de cette appellation non contrôlée est que jhabite Saumur, dans le 49 (Maine-et-Loire). Ce qui, je le conçois, peut paraître non conventionnel, déstabilisant, voire dérangeant.
C : Le problème, cest que si jamais Arnaud change de département, il faudra rebaptiser la collection.
Comment sopère le choix des auteurs à traduire, entre anciens maîtres inconnus et écrivains plus jeunes à faire découvrir au public français?
C/ On réfléchit beaucoup à léquilibre à établir entre écrivains ayant déjà une uvre conséquente et talents récents. Pour développer une politique dauteur quand on ne publie que quatre textes par ans, il faut veiller à distiller prudemment ces découvertes à deux niveaux. Et puis bien sûr, on marche aussi à lenthousiasme et si on tombe sur un livre qui nous emballe, on refait le planning !
AH : Oui, on refait le planning, en fonction de cet équilibre et de nos coups de curs. Soit, en moyenne, trois fois par semaine.
Dix livres et huit auteurs traduits à ce jour (Nicholson Baker, Brian Evenson, William Gass, Mark Leyner, Ben Marcus, Richard Powers, William T. Vollmann, Curtis White) Quels sont les plaisirs spécifiques de Claro et Hofmarcher directeurs de collection ? Proposer au public un livre que vous savez dexception ? Voir un livre connaître un certain succès, comme Le Temps où nous chantions de Richard Powers ? Relancer un écrivain de premier plan qui a connu une certaine errance éditoriale en France, comme William T. Vollmann ? Bref, quest-ce qui rend Claro et Hofmarcher heureux ?
C/ Cest le plaisir de faire enfin partager des goûts pour des livres atypiques et de voir que cest possible, que les lecteurs sont, contrairement à une idée reçue, nullement saturés par la production américaine, ou du moins quils en attendent aussi « autre chose ». Une littérature jubilatoire et inventive nest pas « difficile » elle appelle un effort, certes, mais nous avons pu constater que des romans aussi élaborés que Le temps où nous chantions pouvait trouver plus de trente mille lecteurs. Quant à Vollmann, il est si prolixe que nous avons décidé, en accord avec Marie-Catherine Vacher, son éditrice chez Actes Sud, de se partager la tâche afin dimposer enfin durablement cette uvre totalement hors du commun. Pour finir, ce qui nous rend heureux, cest bien sûr quand nous tombons sur un livre qui nous déboussole, nous excite
AH : Le vrai plaisir est en effet dans la lecture, lenthousiasme de la découverte, puis dans le partage de ce plaisir avec les lecteurs. Lorsque ceux-ci sont nombreux, que le livre est un succès, cest un autre plaisir, différent du premier, moins profond certainement. Mais quun livre se vende à 500 exemplaires ou à 50 000 exemplaires nentame en rien le plaisir que nous avons eu de le découvrir ce plaisir premier, qui est celui qui nous rend heureux.
Que représente aujourdhui pour des auteurs américains exigeants le fait dêtre traduit en français ?
C/ Cest très important pour eux, car très souvent ils sont imprégnés de littérature française (comme Gass, avec Flaubert, Valery, etc ) et sont souvent étudiés par des universitaires (Pierre-Yves Pétillon, Marc Chénetier) mais sans avoir été traduits. Et puis le catalogue de Lot49 les réjouit, ils sy sentent bien entourés.
AH : Cest vrai quen quelques livres, Lot 49 est devenu une référence, une sorte de club très prisé par les auteurs américains. Ceux-ci sont dailleurs devenus une de nos sources principales ce sont eux qui, bien souvent nous conseillent de jeter un il à tel livre, ou à tel auteur « très Lot49 ». Cest une sorte de parrainage auquel ils semblent prendre grand plaisir.
C : Heureusement, ils ne prennent pas de commission
Vous sentez-vous des affinités avec dautres démarches éditoriales, françaises ou étrangères, constituées en maison dédition ou en collection spécifique ?
C/ Nous suivons de près ce que publie par exemple Actes Sud, qui a découvert des auteurs que nous aurions sûrement suivis nous aussi (Percival Everett, Laird Hunt ) et bien sûr Bourgois, Quidam, Lesprit des péninsules, POL, Verticales, etc. tous ceux qui cherchent et ne se contentent pas de signer de gros chèques aux foires du livre internationales.
AH : Aux Etats-Unis de petites maisons comme Fiction Collective 2, Dalkey Archive ou encore Soft Skull font un travail remarquable et tentent de survivre face aux grosses machines en proposant une littérature exigeante, de qualité. Hélas ces maisons qui publient des livres « difficilement pitchables » tendent elles aussi à disparaître et les écrivains américains exigeants ont de plus en plus de mal à trouver un abri. Il semble quil soit devenu à peu près aussi difficile de publier de la littérature dite « difficile » aux Etats-Unis que de parler littérature à la télé française. Pour preuve, Alexander Theroux, un écrivain majeur, qui vient de publier un livre de 600 pages dans une petite maison de comics books après que la plupart des grandes maisons lui ont demandé de couper 200 pages pour que le livre soit plus « vendable ».
Lactualité de Lot 49, cest la sortie de trois livres : Inversion, de Brian Evenson, Le Silence selon Jeanne Dark, de Ben Marcus, et Le Tunnel, de William Gass. La publication en français de ce dernier livre est annoncée comme un événement éditorial majeur. Parlez-nous un peu de votre découverte de ce livre et du projet de le traduire.
C/Comme nous lavons dit, Le Tunnel est à lorigine de la création de la collection Lot49. Quand Arnaud et moi nous sommes rencontrés, javais déjà commencé la traduction et pas mal déditeurs avaient jusque-là refusé de se lancer dans un tel projet.
AH : Le Tunnel est une uvre majeure, comme il en existe une dizaine par siècle, un livre qui rappelle pourquoi on aime la littérature. Je trouvais insensé que Le Tunnel ne soit pas proposé au public français du fait du coût de sa traduction. Un peu comme si on privait les américains du Voyage au bout de la nuit, sous prétexte, là encore, que le livre « fait 200 pages de trop », et que, pour cette raison, le « retour sur investissement » ne soit pas garanti.
Traduire un livre de ce niveau, cest une responsabilité
C/ Oui, mais nest-ce pas le cas pour chaque livre ? Cest pourquoi il faut savoir prendre son temps et surtout sortir le livre dans de bonnes conditions. Un livre dune telle exigence impose non seulement au traducteur une empathie totale mais loblige également à laccompagner après parution. Cest une aventure incroyable, depuis la première lecture jusquà la venue à Paris de lauteur, onze ans plus tard !
Claro, vous êtres traducteur et romancier. Votre art de la traduction nourrit-il votre art romanesque ?
C/ Je pense que ça fonctionne dans les deux sens. De toutes façons, dans les deux cas de figure, il sagit décrire en français, déprouver sa propre langue. Mon goût des écritures fortes et des formes inédites me permet de passer dune activité à lautre sans heurt. Le clavier de lordinateur ne fait pas la différence
Christophe Claro et Arnaud Hofmarcher, pourquoi vos prénoms ont-ils disparus de votre désignation professionnelle usuelle de traducteur et déditeur ?
C/ Par souci déconomie. Lencre coûte si cher
AH : A moins quil ne sagisse dune coquille à répétition, qui sait ?
Claro, vous êtes un traducteur régulièrement mis sous les feux de la rampe médiatique ce statut, ça vous plaisir ou ça vous embête au regard de lanonymat classique de la majorité de vos collègues ?
C/ Je ne me sens pas responsable de la couverture médiatique dont je bénéficie cest luvre des journalistes qui, nécessairement, se concentrent davantage sur des individus que des corporations. Mais jespère et je suis persuadé que limportance que jessaie de donner à la traduction peut aider le milieu éditorial et les lecteurs à se pencher dun peu plus près sur le processus de la traduction. De toute façon, quand on bosse quinze heures par jour, un peu de reconnaissance nest pas désagréable.
Claro et Hofmarcher, un scénario catastrophe : imaginons un instant que Lot49 soit une collection américaine de littérature française traduite : quels frenchies singuliers proposeriez-vous aujourdhui au lectorat américain en quête de raretés littéraires ?