Interview
Interview de Jean-Jacques Annaud, réalisateur de Or Noir...
Rencontre avec Jean-Jacques Annaud à l’occasion de la sortie en DVD et Blu Ray de Or Noir. Le réalisateur revient sur cette fresque spectaculaire qui lui tenait tant à cœur, sur ses choix de mise en scène « classique » et sur l’un de ses prestigieux collaborateurs, James Horner (compositeur de Titanic et Avatar , qui signe-là sa troisième collaboration avec Annaud). L’occasion également d’échanger avec ce grand technicien français sur les évolutions cinématographiques liées au numérique (3D, performance capture)…
La première chose qui m’a frappé en voyant votre film, c’est qu’on ne sait jamais vraiment si on se situe dans une fiction totale, ou si on est dans une œuvre adaptée de faits historiques, voire biographique… Était-ce une volonté de votre part ?
Jean-Jacques Annaud : Oui, tout à fait. Je ne voulais pas être contraint de suivre le mouvement de personnages historiques parce qu’on bascule vite dans le documentaire. Et aujourd’hui, si vous faites quelque chose de strictement historique, ce que j’avais fait d’ailleurs pour Stalingrad, il y a toujours un historien qui va vous expliquer que vous vous êtes trompé, que ce n’est pas du tout comme ça que ça s’est passé, etc… Du coup, ça joue en défaveur du film, et les gens ont l’impression qu’on les a trompés. Or Noir est donc bien une fiction adaptée d’un roman, lui-même très inspiré de la réalité de l’époque. Le personnage du prince Auda est directement tiré de la vie d’Ibn Séoud, un personnage historique qui a notamment été le sujet d’un très beau livre de Jacques Benoist-Méchin, très simplement intitulé Ibn Séoud. Or Noir est quant à lui adapté d’un roman, La Soif noire, qui a été écrit dans les années 1950 par l’Ernest Hemingway suisse, Hans Ruesch. C’était un homme passionné d’ethnologie et absolument fasciné par les peuples nomades. Il a notamment signé un magnifique ouvrage sur les Inuits qui s’appelle Le Pays des ombres longues, puis il a passé dix ans de sa vie à étudier les régions de la péninsule arabique, autour de ce moment pivot que constitue la découverte des premières gouttes de pétrole.
Au tout début du film donc, cette histoire de fils pris en otage pour assurer une paix durable, c’est quelque chose de tout à fait avéré ?
J-J. A. : C’est la tradition, je dirais presque de base, du monde bédouin. L’ensemble de ces étendues désertiques a toujours été dans une situation précaire en raison du faible nombre de puits d’eau. Il y avait une véritable bataille multiséculaire où, afin d’essayer de gérer ces conflits, la méthode était soit d’épouser une princesse de l’autre camp, soit de confier ses fils en otage. Ça fait encore partie de la politique de ces états. Ceci étant, souvenons-nous que lorsque Louis XVI a épousé Marie-Antoinette, ce n’était pas seulement par amour et pour la splendeur de ses jupons.
© Quinta Communications - Warner Bros. Entertainment 2012
Vous avez tourné Or Noir essentiellement au Qatar et en Tunisie, c’est bien ça…
J-J. A. : J’ai tourné uniquement au Qatar et en Tunisie, et pour être plus précis sur quatre sites spécifiques en Tunisie. J’ai fait reconstituer le décor de la ville à Hammamet, en studio, avec du personnel local très compétent. J’ai implanté mon grand décor de murailles dans le grand sud tunisien, à hauteur de Tozeur. J’ai tourné à une centaine de kilomètres de Tozeur les scènes de montagne, dans un endroit qui s’appelle Chebika, et dans un quatrième lieu, à Matmata, pour les collines arides. Ensuite, j’étais très embêté, car je ne trouvais pas mon décor de dune à l’infini, tombant sur la mer. Et ce décor-la, très unique, je l’ai finalement trouvé au Qatar…
Le Qatar et la Tunisie sont des pays stables, ou tout du moins surs, mais aviez-vous envisagé de tourner dans d’autres pays africain ou de la péninsule arabique ?
J-J. A. : J’avais en effet effectué des repérages en Lybie et il était prévu que je tourne trois jours de plans larges dans le sud lybien. La Lybie est un pays absolument splendide, mais bon, l’ancienne direction étant ce qu’elle était, j’avais pris mes précautions et à chaque fois que j’ai pu faire des plans larges en Tunisie, je les ai fait, parce quelque chose me disait que je ne tournerai probablement pas en Lybie. Ce qui m’a déterminé pour le Qatar, c’est cette configuration de l’immensité de dunes qui s’achève dans la mer sans qu’aucune route côtière ne vienne parasiter le décor. C’est absolument unique. Il y a la même chose en Namibie, mais une route sépare la mer du désert. Et puis il y a ça aussi au Pyla mais là, par contre, il n’y a pas suffisamment de dunes (rires)…
C’est en effet une des surprises très agréables de votre film, c’est qu’on y découvre des paysages rarement vus auparavant…
J-J. A. : Ah ça je vous le garantis. Dans la région de Shebika, au sud de la Tunisie, même mes amis tunisiens, mon équipe, découvraient réellement ces lieux. Parce qu’évidemment il n’y a pas de route. Il faut y aller à dos de chameau. Et ce sont effectivement des décors splendides, extrêmement peu visités. Alors pourquoi la Tunisie ? Les deux pays qui ont une tradition cinématographique dans cette région du globe, c’est la Tunisie et le Maroc. Mais le Maroc a été beaucoup vu au cinéma et, visuellement, je trouve qu’on s’en est lassé…
Et puis votre producteur, Tarak Ben Ammar, est originaire de Tunisie. Il a d’ailleurs aidé des gens comme Steven Spielberg et Lucas à tourner là-bas, pour Indiana Jones ou Star Wars…
J-J. A. : Oui, c’est une personnalité très importante en Tunisie, de même qu’en France il est quelqu’un de central dans toutes les industries techniques. C’est d’ailleurs en allant le rencontrer, à l’époque où j’étais en préparation, pour un grand studio américain, d’un film qui devait se passer dans cette région, qu’il m’a confié le livre d’Hans Ruesch. Je l’ai lu pendant les vacances de Noel que je passais en famille, en Oman. J’étais donc dans le décor idéal pour me laisser emporter par cette histoire, d’autant plus que ça faisait bien quinze ou vingt ans que j’avais l’ambition de tourner au Moyen Orient.
© Quinta Communications - Warner Bros. Entertainment 2012
Il y a aussi quelque chose de très agréable dans votre film, c’est qu’assister à de grandes batailles sans une nuée de CGI [effets spéciaux numériques, ndlr] est devenu chose rare dans le cinéma contemporain.
J-J. A. : Je suis très fatigué de voir des films qui ressemblent à des jeux vidéo et où, finalement, on n’assiste pas à la réalité d’un combat mais à la fantaisie du programmeur, qui va faire faire des cabrioles étonnantes aux acteurs et aux animaux. Je suis très familier des effets spéciaux, j’en ai fait toute ma vie, donc je sais qu’il faut les utiliser mais pas les sur-utiliser. Et je ne me prive jamais d’un effet spécial de postproduction si je le crois indispensable. Il y en a quelques-uns dans mon film, une extension de la muraille notamment, même si j’en ai fait construire 300 mètres en dur. Le décor de la ville est absolument intégral sauf les arrières fonds, dans les perspectives. Mais à part ces rares exemples, tout a été véritablement construit, et puis j’avais des charges avec 800 chameaux et chevaux…
Justement, est-ce compliqué de tourner ce genre de cascades aujourd’hui ? Parce qu’au-delà des problèmes de législation qui contraignent les tournages avec les animaux, ce savoir-faire a du se perdre avec le temps, non ?
J-J. A. : Quand je suis allé montré quelques scènes pré-montées à James Horner au mois de mars [2011, ndlr], il a regardé ces images sur mon ordinateur et il m’a dit, avec sa voix douce : « Jean-Jacques, réalises-tu que plus personne ne fait ça aujourd’hui ? C’est fabuleux, fabuleux. Ils ne savent d’ailleurs même plus comment le tourner ! » Je lui ai dit: « Mais qu’est-ce que tu me racontes? » Et il m’a répondu : « Tu ne te rends pas compte, tout ce que je vois ce sont des gens qui se battent sur des fonds bleus. » Bah non, dans mon film, ils se battent dans le désert, sur fond de flammes ou entrainés par des chameaux lancés à toute allure. Je prends beaucoup de plaisir à faire ça, parce que j’ai des équipes qui gèrent très bien. Et je peux vous garantir que c’est la première fois qu’on voit des cascades de chameaux. J’avais une équipe de cascadeurs absolument magnifique. Ils étaient sous la direction d’un grand cavalier français spécialisé dans le dressage de chameaux et de chevaux et d’un cascadeur, lui aussi français, mais tous deux étant établis au Maroc. Ils ont fait venir toute une équipe de marocains, extrêmement qualifiés, qui ont entrainé pendant plusieurs mois des cascadeurs tunisiens, qui étaient déjà bons mais qui sont devenus excellents.
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Vous parliez de James Horner, c’est la troisième fois que vous collaborez avec lui. Comment arrive-t-on encore à diriger James Horner, parce qu’il est en quelque sorte une des stars du film lui aussi (rires)… ?
J-J. A. : Rien de plus simple. James est un (un temps)… j’ai envie de dire un immense copain. Je m’étais un peu pris le bec avec lui sur Le Nom de la rose, mais on avait aimé travailler ensemble. Et vous savez, des fois, quand on a une friction avec quelqu’un, on s’en veut. Et nous nous en voulions l’un l’autre. Pour Stalingrad, un film qu’il avait passionnément aimé, on a passé un mois et demi, deux mois, à Munich. Et nous allions pratiquement tous les soirs ensembles au concert. Nous aimons les passions de l’un comme de l’autre, il est un grand collectionneur de gemmes, de pierres, c’est aussi un pilote de chasse…
Un pilote de chasse ?!
J-J. A. : Oui. Tous les matins, il fait de la voltige dans des avions de la guerre de Corée. J’adore. C’est un personnage merveilleux. J’ai vraiment une passion amicale pour lui, nous nous entendons extraordinairement bien sur le plan musical. Nous sommes allés à tellement de concerts ensemble, avons discuté orchestrations pendant des semaines… Lui aime les films que je fais, moi j’aime ses musiques. J’ai pensé que ce garçon qui est tellement sensible, tellement secret, tellement différent de ce que les gens peuvent imaginer, serait le compositeur idéal pour Or Noir. Je le sais très ouvert aux musiques du monde, je sais aussi que le danger d’un film comme ça c’est de plonger dans la musique exotique et d’un seul coup de risquer de basculer dans documentaire. Vous savez, il faut être en fusion totale avec le compositeur, parce que s’il ne comprend pas votre sensibilité, il passe à coté et c’est un véritable désastre. Ça engendre alors des engueulades à n’en plus finir devant l’orchestre. Dans le cas d’Or Noir, je suis allé le voir au mois de mars, je lui ai montré sur mon ordinateur une heure de pré-montage. Il m’a immédiatement dit « d’accord ». Le problème, lui ai-je dit, c’est qu’on a un budget dix fois moins important que d’habitude. Il était toujours d’accord, il en avait profondément envie. On lui avait proposé trente films jusqu'à Noël, et il les a tous refusés. Et on a passé plusieurs mois ensemble, de mars à l’autre jour au festival de Doha [octobre 2011, ndlr], exclusivement sur le film. Si vous voulez, James est un homme qui n’a plus besoin d’argent, il a simplement besoin d’être passionné. Et là, ça a été une collaboration extraordinaire, c’était tellement joyeux. Mais il faut qu’il aime, il soit embarqué par le projet.
Vous êtes un grand technicien français, un grand réalisateur, vous avez réalisé l’un des premiers films fiction en 3D avec Les Ailes du courage, l’un des premiers à imposer le tournage en numérique avec Deux Frères… À ce titre, je voulais savoir ce que vous pensiez de la « performance capture ».
J-J. A. : Ah mais j’en ai fait de la motion capture !
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Les acteurs et les réalisateurs disent que ça leur permet de se concentrer exclusivement sur la performance de l’acteur, sans se soucier des contraintes techniques de lumière, de mouvement de grues…
J-J. A. : Oui, ça c’est ce qu’ils vous racontent pour faire mousser le film. Mais en fait ils détestent ça. Attendez, quel est l’acteur qui a envie de travailler sur un fond bleu ? Non… En plus de ça, c’est un désastre pour le métier d’acteur. Je pense qu’il y a un danger à trop confier de choses à des images de synthèse. Car ce sont finalement des images de synthèse au sens strict du terme. Vous mettez un visage que vous modifiez et vous le placez dans un décor qui n’existait pas lors de la prise. C’est une dématérialisation de l’émotion. Il y a des sujets qui s’y prêtent et bravo. Pour des cas particuliers, comme Avatar, Cameron a très bien réussi son coup parce qu’il a entièrement construit son film pour la 3D. Mais du coup, en 2D, c’est moins bien. Bah oui, quand vous faites un truc pour la 3D, c’est toute une mise en scène particulière qui ne s’applique pas très bien en 2D. Vous savez, j’attends de voir une grande scène d’amour en motion capture. Qu’est-ce que ça va donner ? Ils font « bim-bam-boum » et ils crient « ah oh ah ! ». Mais où va-t-on palper cette émotion très particulière complètement unique ? Et je sais la difficulté de tourner une scène comme ça. C’est incroyablement fragile. Comment faire ça en motion capture ? Ça ne peut être qu’artificiel. Je plains les comédiens dont la vie ne sera faite que de motion capture, ils sont complètement dépossédés d’eux-mêmes. C’est le metteur en scène, après, qui ralentit le mouvement, qui le modifie, change le rythme… Où est l’acteur là-dedans ? Il ne devient plus qu’une marionnette entièrement manipulée en postproduction. Mais bon, ça donne des résultats. Je crois que chaque film a sa nature, chaque metteur en scène a raison de faire différemment. J’ai fait une publicité là, récemment, pour une marque de parfum avec Charlize Theron [film Dior j’adore, ndlr], où j’ai fait revivre en CGI Marylin Monroe, Marlene Dietrich et Grace Kelly. Donc je sais faire ça, mais je vous avoue que je préfère la chair vibrante de mes acteurs, je prends plus de plaisir. Et une de mes méthodes, c’est de mettre mon acteur en situation avec le bon partenaire, avec le dialogue qui convient, dans le bon costume, dans le « vrai » costume, pas dans des costumes fabriqués après en postproduction, dans des vrais décors, éclairés par une lumière qui sent la lumière naturelle, parce que d’un seul coup je les sens partir avec leurs émotions. Et il me suffit dès lors de la capter pour la donner en offrande au public. Quand vous faites tout en postproduction, vous ne filmez plus l’âme de vos acteurs, c’est le programmateur à l’ordinateur qui va vous rendre ce service. Et ce programmateur, vous ne le connaissez même pas, il est en Inde quelque part, dans un sous-sol, ou en Chine, parce que c’est comme ça que ça se fait. Donc les acteurs sont dépossédés de leur émotion et le metteur en scène est dépossédé aussi de l’élan de la création.
Or Noir, un film de Jean-Jacques Annaud, avec Tahar Rahim, Antonio Banderas, Freida Pinto, Mark Strong.
Découvrez la bande-annonce de Or Noir :
Publié le 14/05/2012
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