Initialement conçu comme un récit unique publié dans les pages de Spirou dès 1984, Capitaine Steene se voit nourri, au fil du temps, par onze autres récits dont l'ensemble raconte la plus belle odyssée de la bande dessinée franco-belge dite d'«aventure». Douze livres, à ce jour, comme autant d'étapes dans le chemin qui se meut rapidement en quête pour Théodore Poussin : celle du Père, et par delà, celle de Soi.
A l'occasion de la publication de Un passager porté disparu, Philippe Vandooren déclarait - alors, rédacteur en chef du journal de Marcinelle : «Ce sixième ouvrage clôt les aventures de Théodore Poussin en Orient». Par cette simple phrase, il créait involontairement ce que Frank Le Gall qualifie de «cassure artificielle dans la série». Ainsi, pour de nombreux lecteurs, les récits qui suivirent n'appartenaient plus à l'histoire originelle de Théodore Poussin et apparaissaient comme des histoires autonomes dans l'attente d'un nouveau cycle aventureux. Parmi ces récits artificiellement isolés, les tomes 7 et 8 (La vallée des Roses et La maison dans l'île, publiés dans ce second volume de l'intégrale dont le corps même dément l'assertion de cycle), s'inscrivent pourtant par Essence dans l'intégrité de la série, et forment, de fait, les étaies et la charnière de la vie de papier de Théodore.
La temporalité de La vallée des roses prend place avant celle de Capitaine Steene et raconte une année précise de l'enfance de Théodore à Dunkerque. Les souvenirs qu'il en garde et la mémoire qu'ils façonnent, la douleur de certains évènements et le conscient enfantin qui y affèrent, tous ces éléments permettent d'appréhender la personnalité de Théodore, encore adulte en devenir, et son ouverture au monde qui le poussera, entre autres et plus tard, à fuir le Nord pour l'Orient.
La maison dans l'île, lui, prend place au mitan des six premiers récits de la série. Il s'attache à l'inconscient adulte de Théodore. Sa narration dénuée des repères classiques du genre aventureux sert à merveille une thématique au cœur de laquelle Théodore s'enfonce, à l'image de son frêle navire dans la brume mystérieuse apparue en mer, avant d'y affronter une tempête qui le jette inconscient sur la plage d'une île énigmatique. L'irrationnel, le songe, l'inquiétude sourde et les fantasmes qui rythment le récit et ballotent Théodore, illustrent la part cachée du personnage. Au crépuscule de La maison dans l'île, Théodore assemblera les morceaux épars de sa personnalité –dont il était jusqu'à présent inconscient- et pourra reprendre le chemin de sa quête identitaire.
Dès lors, le voyage de Théodore est légitimé par son évolution psychologique, bien plus que par les lieux géographiques où il s'arrête, et qu'il traverse. Ici, ce sont les étapes du voyage qui importent. Un voyage qui se décline entre ce qu'il est prêt à quitter (et qu'il quitte) dans Capitaine Steene, et ce qu'il trouvera dans Un passager a disparu et sera enfin prêt à assumer. La maison dans l'île, récit complémentaire complexe, s'impose au final comme un havre de paix intérieure, car mû par une construction de Soi réussie. Cette histoire, pièce maîtresse de l'écheveau tissé par Frank Le Gall, marque la fin de la phase chrysalide de Théodore Poussin : sa transformation en un être capable d'affronter ses démons, dans ce voyage dont chaque étape/récit représente un jalon intime de sa maturation.
Plus proche de Henri de Monfreid que des imaginaires Tintin et Corto Maltese auxquels il est trop souvent comparé, et pour valorisantes qu'elles soient, ces comparaisons doivent céder le pas aux nombreux miroirs qui illuminent les écritures de Frank Le Gall et Joseph Conrad. Deux auteurs, aux œuvres respectives habitées de personnages faillibles, souvent désenchantés et prêts à affronter l'adversité qu'ils découvrent, bien malgré eux, en eux-mêmes. Comme Conrad, Le Gall confronte à l'imaginaire aventureux, son écriture réaliste dévouée à l'introspection, à l'analyse psychologique des êtres et des évènements qui se jouent d'eux. Comme pour Conrad, longtemps qualifié d'auteur de «romans de mer», Le Gall est restrictivement qualifié d'auteur de bande dessinée d' «aventures». Comme chez Conrad, la nature même des lieux géographiques choisis par Le Gall, recèle et révèle la nature sauvage de l'être humain et confère à ses récits ce caractère littéraire proche du borderline qui caractérise le roman d'aventure anglo-saxon. Le Gall s'approprie pourtant le genre codifié par une approche narrative tout-à-fait française en y intégrant une approche sentimentale, émotionnelle, et surtout, des personnages féminins. Albert Thibaudet, le critique littéraire de l'entre-deux guerre, relevait : «Il y a un pays où le roman d'aventure est un genre vivace, puissant, enraciné en pleine humanité et qui a donné des chefs-d'œuvre. C'est l'Angleterre. Or, le roman d'aventures anglais est toujours absolument sans amour». Sauf chez Le Gall, le normand le plus anglais des auteurs français ! Comme pour illustrer ce caractère anglophile, Théodore s'arme d'une forme de nonchalance qui lui permet de lier entre elles les émotions de ses voyages physique et psychologique, et se préserver des regrets que tout choix, toute décision, ne manque jamais d'entrainer dans son sillage.
A l'appropriation du genre et à sa personnalisation, Le Gall ajoute un sous-texte très riche qui transforme subtilement sa série littéraire en roman initiatique introspectif, auquel il adjoint un trait limpide, efficace et esthétique, immédiatement familier, au pouvoir narratif exemplaire. Ce qui fait l'importance de cette série, c'est la signification que nous accordons au voyage de Théodore, et ce que les sillages de nos propres quêtes individuelles lui distillent d'espérances et de déceptions.
Renforcée par l'édition de cette intégrale, l'œuvre de Frank Le Gall, à la grande dimension poétique, apporte un magnifique contrepoids aux mots lourds de sens et de réalisme de l'écrivain miroir anglais : «C'est une drôle de chose que la vie –ce mystérieux arrangement d'une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu'on puisse en espérer, c'est quelque connaissance de soi-même – qui vient trop tard – une moisson de regrets inextinguibles».
Publié le 16/03/2012
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